Par le Prof. Dr. Kenneth Lasoen, expert en renseignement et sécurité au Kenniscentrum Security Intelligence.

Réseaux secrets
Durant la Guerre froide, alors que la menace russe était aussi tangible qu’aujourd’hui, les pays de l’OTAN ont mis en place des réseaux clandestins connus sous le nom d’organisations « Stay Behind ». Ces réseaux avaient pour objectif d’organiser la résistance et de collecter des informations en cas d’invasion ennemie. 

Après l’effondrement de l’Union soviétique, ces programmes ont été démantelés ou marginalisés. Cependant, l’agression récente de la Fédération de Russie contre la Géorgie et l’Ukraine, ainsi que les menaces explicites du président Vladimir Poutine de mener des actions de sabotage en Europe, soulèvent la question : un tel système ne serait-il pas à nouveau nécessaire dans le contexte actuel, à condition de l’adapter en profondeur ?

Notre guerre aussi
La guerre que Poutine mène contre l’Ukraine est aussi une guerre contre l’Occident. Nous ne voulons pas la percevoir ainsi, mais pour Moscou, il s’agit bel et bien d’une guerre. Les États-Unis ont récemment été désignés ouvertement comme un ennemi (et, par extension, leurs alliés), et la rhétorique de Poutine et de son entourage évoque de plus en plus des actions concrètes contre de « petits États européens ». Peu après, plusieurs pays ont été confrontés à de grands incendies, des explosions et d’autres dommages mystérieux. Des explosifs ont été retrouvés sur des pipelines et des câbles sous-marins, confirmant que les infrastructures critiques sont une cible prioritaire pour le sabotage. Les services de renseignement russes sont plus actifs que jamais et n’hésitent plus devant rien. De notre côté, toutefois, nous ne sommes pas suffisamment équipés pour faire face à cette menace.

Staybehind
C’est pourquoi la réintroduction d’un système de stay-behind mérite peut-être d’être envisagée. Il ne s’agirait pas d’une copie de ce qui existait pendant la Guerre froide, mais plutôt de la mise en place d’une couche de sécurité supplémentaire, contribuant à la résilience et à la protection des citoyens contre diverses formes de guerre hybride : espionnage, sabotages, cyberattaques et campagnes de désinformation. Face à ces menaces modernes, un système de stay-behind devrait se concentrer sur les formes de guerre non conventionnelle. Les formations devraient inclure la cybersécurité, la contre-ingérence et la résistance à la désinformation. L’objectif serait de renforcer la vigilance, afin de rendre plus difficiles les activités hostiles dissimulées, qu’il s’agisse d’espionnage classique, d’activités de cinquième colonne ou encore de sabotage.

Espionnage
La Stratégie Nationale de Sécurité (SNS) belge, publiée en 2021, soulignait déjà la nécessité de mieux protéger le pays contre les activités subversives des services de renseignement hostiles : « La Belgique, en tant que pays hôte de plusieurs institutions européennes et du siège de l’OTAN, constitue un pôle d’attraction pour l’espionnage et l’ingérence. Pour contrer cette menace, les services de renseignement misent avant tout sur la création d’un hostile operating environment (environnement opérationnel hostile) pour les agents de renseignement étrangers. De cette manière, une culture de sécurité est instaurée au niveau national, garantissant la résilience nécessaire face aux menaces d’espionnage et d’ingérence. » 

Renforcer les connaissances en matière de renseignement ! La Stratégie nationale de sécurité (SNS) apparaît aujourd’hui dépassée, car l’agressivité croissante de certains services de renseignement impose à nos services de sécurité de renforcer significativement leur expertise, leur vigilance et leurs capacités d’intervention Un système de stay-behind pourrait fournir un soutien supplémentaire et contribuer efficacement à créer une atmosphère limitant beaucoup plus qu’actuellement la liberté de mouvement des agents hostiles. Il est toutefois compréhensible que ce sujet soit sensible. Le concept de Stay Behind a été entaché par son pendant italien, GLADIO, impliqué dans des attentats dans les années 1990. En Belgique, certains ont ensuite tenté de lier ce réseau à la Bande de Nivelles, bien qu’il paraisse hautement improbable que des patriotes soigneusement sélectionnés aient pu se livrer à des violences gratuites contre leurs propres concitoyens. Aujourd’hui, une version actualisée du Stay Behind pourrait être intégralement encadrée par la loi et placée sous contrôle démocratique concret, dans le cadre de la Loi sur les services de renseignement et de sécurité. La résurgence d’un système de stay-behind en Europe occidentale pourrait ainsi constituer un moyen efficace de renforcer les capacités défensives, face aux menaces actuelles en provenance de la Russie.

Contre-ingérence
En mettant l’accent sur la contre-ingérence, la lutte contre la subversion et l’intégration de doctrines militaires modernes et non conventionnelles, nos pays peuvent développer un système de défense nationale robuste, capable à la fois de dissuader d’éventuels agresseurs et de renforcer la sécurité.

À propos de Kenneth Lasoen
Le Prof. Dr. Kenneth Lasoen (°1985) est historien et enseignant à l’Université d’Anvers (UGent et KU Leuven). Il travaille également pour le Kenniscentrum Security Intelligence. Il a obtenu à Londres et à l’Université de Cambridge un master en études du renseignement et de la sécurité. Il est également diplômé de la session 2019-2020 des Hautes Études de Sécurité et de Défense à l’Institut Royal Supérieur de Défense. Il est membre du M & M – Club Brabant. Pour toute demande de conférence, vous pouvez le contacter à l’adresse : k.lasoen@ksi.institute.

Cette chronique a été publiée dans le magazine national Mars & Mercurius – Juillet 2024-3.